Une semaine après avoir annoncé 45 milliards d’euros pour trois data centers en Hauts-de-France, Emmanuel Macron est pressenti pour inaugurer son deuxième « Sommet de l’IA » le 12 juin à Lille, à Euratechnologies. Le choix d’« Euratek » n’est pas anodin : à la fois « éco-quartier » et « plus gros incubateur de start up d’Europe », il est l’emblème d’une utopie technologique née d’un consensus politique bien antérieur à sa startup nation. Euratek fut initié par les socialistes, soutenu par les écolos, promu par les acteurs culturels, poursuivi par la droite entrepreneuriale, et toujours patronné par les grandes familles du (e-)commerce et du textile. Ils ont accouché ensemble de la « Troisième révolution industrielle » comme aujourd’hui ils œuvrent à la « Transition » et demain peut-être à la « Bifurcation » - à mesure que s’usent les mots du pouvoir.
Un « anti-sommet » est organisé par des traducteurs, dernière corporation avec les journalistes, les profs, les illustrateurs, les comptables, les juges, appelée à disparaître dans sa prolétarisation, à la façon des artisans rétrogradés depuis deux siècles au rang de supplétifs machinaux de leur machine. Cette histoire des technosciences enseigne que si l’IA saurait être plus éthique, verte, publique, souveraine, inclusive ou même décoloniale, elle ne sera jamais ni écologique ni démocratique. L’expression « technofascisme » n’a pas été inventée dans les années 1970 pour désigner une technologie dominée par des dirigeants d’extrême droite, mais le caractère autoritaire de la société technologique. Ce qui change tout : on ne saurait voir autrement les congressistes de Startup City qu’en petits agents du meilleur des mondes.

C’est devenu une manie de creuser des grandes vallées industrielles du haut de grands sommets économiques. Le giga-centre de données annoncé l’an dernier pour la plateforme logistique « E Valley » de Cambrai devait être « le plus grand cluster d’infrastructures d’IA en Europe » et inaugurer une « Vallée européenne de l’intelligence artificielle » - en parallèle de la « Vallée européenne de la batterie » [1]. Cette année, une semaine avant son « Sommet de l’I.A », le chef de l’État a annoncé depuis son Sommet « Choose France » 45 milliards d’investissements privés dans des data centers en Hauts-de-France : « Le plus gros montant depuis le lancement des sommets Choose France », s’émerveille La Voix du nord [2]. « C’est tout simplement colossal, s’étouffe le maire de Dunkerque Patrice Vergriete, ancien ministre macroniste. C’est le plus gros investissement industriel de l’histoire du territoire, le double des engagements financiers pour les EPR2 [3]... »
Les honneurs reviennent au fonds d’investissement japonais SoftBank, co-propriétaire d’Intel, Uber, TikTok et OpenAI, l’entreprise qui créa ChatGPT [4]. SoftBank répartira ses milliards sur trois data centers : un à Bosquel dans la Somme, un autre à Bouchain à côté de Cambrai, et le plus gros à Dunkerque évidemment. Les chiffres sont vertigineux : il faudra mobiliser trois réacteurs atomiques en plus de ceux promis aux gigafactories et aux aciéries décarbonées (Arcelor). Les représentants de l’industrie régionale voient surtout l’opportunité de nous imposer un monde robotique :
Quand j’étais avec Masayoshi Son (le PDG de Softbank) et Xavier Bertrand, on n’a parlé que de robots. Robots humanoïdes ou pas, l’idée serait d’avoir une ou plusieurs usines qui en fabriquent. En réalité, l’intelligence artificielle ou la robotique, c’est une continuité. On n’implante pas des data centers juste pour avoir des data centers mais pour avoir le tissu industriel qui va bien pour fabriquer des robots autonomes, des véhicules autonomes ou des tracteurs autonomes.
Yann Piollet, directeur de Nord France Invest
Startup City ville sous surveillance
Le « Sommet de l’I.A. » organisé « sous le haut patronage » d’Emmanuel Macron doit accueillir le patron de Google France, des commissaires européens, quelques ministres, le PDG du CNRS et quelques industriels locaux comme OVH et les entreprises Mulliez (Auchan, Decathlon, etc.).
Le choix d’Euratechnologies est symbolique. Cet « incubateur de start-ups » inauguré en 2008 dans une ancienne filature construite par des ascendants Mulliez à la fin du XIXème, fermée en 1989, a été réhabilitée avec l’argent public d’élus socialistes et écolos de mèche avec les patrons de la grande distribution. La Ville de Lille, la Métropole, la Région fondaient à l’époque leurs espoirs de renaissance économique sur la « Troisième révolution industrielle », la ville connectée, les réseaux électriques intelligents, l’internet des objets, le commerce du futur.
Une décennie avant la Start-up Nation de M. Macron, Start-up City est le fait de Pierre de Saintignon, à la fois bras droit de Martine Aubry et « tête de pont chez les patrons [5] », comme on dit au P.S. et au Monde. Avec Microsoft, il compte transformer Lille en « ville numérique, grâce à son projet d’e-citoyenneté : une carte à puce pour la vie quotidienne [6] ». Nous avions décortiqué – et freiné – ce projet, avec L’Enfer vert et quelques happenings [7]. Une même carte à puce RFID devait enregistrer les passagers des métros et TER, servir de sésame à l’entrée des services publics, délivrer des bons d’achats, etc. L’Enfer vert désigne le projet cybernéticien de contrôle électronique des populations au prétexte d’écologie, en l’occurrence de fluidifier les transports.
Le renouveau technologique de l’ancienne métropole textile est une réussite. Aujourd’hui,. 4 500 salariés, 300 entreprises (IBM, Capgemini, Orange...), des centres de recherche (Commissariat à l’énergie atomique, INRIA), et 200 startups travaillent à Euratek, de 9h à 17h et pendant l’after work, à la ville intelligente. L’ancien quartier ouvrier est désormais un « écoquartier catalyseur de vitalité urbaine et de développement économique », comme le revendique la mairie.
La Métropole et le Conseil régional ont certes basculé à droite, mais le consensus numérique ne s’est jamais effrité. Quand les élus de la Région votent en 2025 une enveloppe de 852 000 euros pour développer « le potentiel de l’intelligence artificielle » dans les lycées à fin de créer un « véritable écosystème d’apprentissage intelligent, personnalisé et profondément inclusif », c’est « à l’unanimité » [8]. Soit avec le soutien des oppositions de gauche et d’extrême droite.
Quand le même Conseil accorde le même jour 1,89 millions d’euros pour son Programme InSPIR - Appui aux acteurs de la Recherche des Hauts-de-France pour des Initiatives Scientifiques Pilotes d’Intérêt Régional, c’est toujours à l’unanimité des suffrages. Deux millions pour des labos de recherche dans l’« intelligence artificielle », les « transitions », les « bioraffineries », la « bio-économie » ne font pas même l’objet d’un communiqué ou d’un Tweet [9]. Le progrès va sans dire. En cela, les élus locaux votent en conformité avec leurs partis d’origine, et leurs quelques oppositions sont avant tout spectaculaires.
Au pied des data centers, contre la société numérique
Les députés « Insoumis » estiment que les milliards de SoftBank transforment la France en « colonie numérique des géants de l’IA ». Ils préféreraient une I.A. nationale appuyée sur « un grand pôle public du numérique et de l’intelligence artificielle » [10]. Et donc plus d’I.A. Leur autocrate en chef a décrété que la « révolution numérique » est avec « les fonds marins » et « l’espace » l’une de ces « nouvelles frontières » à « explorer », utile pour relever l’enjeu du climat [11]. « Les Écologistes » expliquent qu’en permettant de « mieux piloter les consommations énergétiques », le numérique se mettra « au service de la bifurcation écologique » [12]. Pour les technocrates, le péril écologique serait une équation compliquée à résoudre de façon algorithmique.
L’intelligence artificielle du Rassemblement national est certes moins raffinée mais avance d’un même élan. Pour Jordan Bardella, l’humanité aurait « entre ses mains » le « pouvoir des dieux : coloniser le cosmos, faire de la sélection embryonnaire, encadrer la génétique [13] ». Qu’est-ce qui le distingue d’une IA de gauche ? Les députés RN veulent une IA moins « entravée » par la « rigidité bureaucratique », mais tout aussi « souveraine », « décarbonée », et soutenue par la puissance d’État [14].
D’autres encore prétendent « retourner l’IA contre ses créateurs », « se l’accaparer », voire la « zapatiser » pour les plus abscons [15]. S’imaginent-ils autogérer les data centers, les mines de coltan, les réseaux de câbles trans-océaniques et les centrales nucléaires ? Ceux-là vivent au temps des ateliers familiaux et pensent en termes pré-industriels. Le projet politique de l’IA poursuit cette avilissante « Organisation scientifique du travail » débutée avec la mécanisation. L’infrastructure numérique est inhumaine par sa démesure et sa complexité, et ses effets sont encore déshumanisants. Ceux qui entendent se la réapproprier sont les agents troubles de notre perte d’autonomie, de pensée et d’action.
Mais l’IA générative n’est encore que la pointe émergée de l’iceberg numérique. La puissance de calcul des data centers, on l’a vu au sujet du réchauffement climatique, est un mode de gouvernement, qui transforme les ressources et les sociétés en données, pour leur pilotage technologique. Cette cybernétique (du grec kubernetes, l’art de gouverner) est un outil de domination implacable car, comme l’ont expliqué les théoriciens du technofascisme, « il n’y a pas de choix entre deux méthodes techniques : l’une s’impose fatalement parce que ses résultats se comptent, se mesurent, se voient et sont indiscutables » [16]. La société numérique n’est pas un monde saturé d’outils à prendre, à laisser, ou à démocratiser. Elle est un mode de gouvernement autoritaire, dominé par cette classe particulière qu’est la technocratie.
L’IA cependant n’est pas une fatalité. Ses dirigeants ont des noms, ils votent des budgets, ils se réunissent en assemblées officielles. Nous pouvons refuser l’implantation de leurs data centers et la déshumanisation qu’ils charrient.
Illustration : Modeste Richard