« L’Offensive » des techies néo-bolchéviques

jeudi 26 février 2026
« Climat grossier, étroit, âpre, vain et naïf. Climat d’une secte dont la parole se perd de plus en plus dans les sables, d’une secte qui s’éteint dans une rumeur d’imprécations outrageantes, d’excommunications sordides et de mirages orientaux. »
Les communistes français , Annie Kriegel, 1968.

Tant que les « antifas » buveurs de canettes organisaient des soirées « Houmous & Climat » pour embrigader des Youth for Climate, la farce oscillait entre comique et pathétique. Mais à Lille, les collectifs L’Offensive, OnEstLaTech et leurs vitrines « antifas » se sont associés aux Soulèvements de la Terre et à Extinction-Rébellion pour éructer, le 16 décembre 2025, une diatribe d’une rare violence, non pas contre des fachos ou des criminels de l’environnement, mais contre le groupe Anti-Tech Résistance et nos amis de Pièces et main d’œuvre. « Nous lançons donc l’alerte : le refoulé fasciste de l’écologie prend forme, alors aucune pitié [1] ». Ce qui, à l’heure des tabassages à mort, ne veut pas rien dire.

On ne répondra pas exhaustivement aux calomnies techno-gauchistes contre l’écologie radicale, sans cesse recyclées depuis des dizaines d’années. Ni à celles qui depuis deux ou dix ans dénoncent bruyamment de prétendus liens entre écologie et extrême droite. On sait qu’historiquement – et aujourd’hui plus que jamais – l’extrême-droite est bien davantage technologiste qu’écologiste.
Quant aux fausses alertes des techies lillois, Nicolas Casaux, sur le site Le Partage, a cruellement disséqué « L’"antifascisme" des cadres de la mégamachine [2]- ». Il leur faudra bien répondre un jour à Engels, leur père fondateur du « socialisme scientifique », reconnaissant benoîtement en 1872, dans un article intitulé « De l’Autorité », « le caractère tyrannique du machinisme automatisé ». – Mais la tyrannie, la technocrature, c’est précisément à quoi aspirent nos alter-machinistes de OnEstLaTech & cie, qui aspirent simplement à s’emparer des commandes du monde Machine.

Ces intimidations, menaces, amalgames avec l’activisme d’extrême droite, participent d’une entreprise hégémonique de mise au pas sous couvert d’« antifascisme ». Voyez par exemple ce communiqué d’une « Coordination Féministe Antifasciste » à propos d’une série d’agressions de la Jeune Garde lyonnaise, et ce « Retour sur la bagarre du 1er Mai sur la place Colbert » (à Lyon), par « Des militants-x-s antifascistes, autonomes et anarchistes », publiés sur Rebellyon et sur d’autres sites, le 25 mai 2022.
Ces rixes entre groupes néo-gauchistes/néo-bolcheviques dévoilent crûment leur rivalité pour s’approprier le totem de l’antifascisme, afin d’imposer leur emprise sur toutes les mouvances contestataires, au nom de la priorité antifasciste.

Revenons à Lille où l’on connaît suffisamment les auteurs de cette éructation et leurs CV respectifs, pour révéler l’arnaque de l’« écologie sociale » qu’ils défendent avec La France insoumise aux prochaines municipales. On comprend mieux dès lors le mécanisme de ces individus, collectifs et médias « techno-progressistes » et leur besoin de calomnier l’écologie radicale.

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« ATR : Mi fafs mi réacs ? »

Les auteurs de ce libelle prouvent dès le titre qu’ils se sentent autorisés à n’importe quelle calomnie. Suggérer qu’ATR puisse défendre la « France Aux Français » (l’acronyme de faf) annonce aucune retenue dans l’injure publique, ou « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait » comme dit le Dalloz. Le pouvoir déréalisant des réseaux numériques facilite ces outrances. On le voit tous les jours dans les collèges.

Anti-Tech Résistance est un groupe écolo apparu en 2022. Ses militants se présentent sans fausse modestie comme « les plus radicaux de notre époque [3] », formant « le seul mouvement à penser une résistance sérieuse au développement technologique ».
Conformément à son organisation en parti d’avant-garde, le Comité central envoie ses missionnaires fonder des cellules dans chaque ville. On a bu un café avec l’envoyé à Lille, après une conférence de Cité Philo sur l’écologie. Un gars à cheveux longs, sympa, prof de science, qui vit dans son camion, pratique la rando et qui veut stopper la prolifération de l’IA… Voilà « le fascisme », la menace contre laquelle les « antifas », les offensifs et les soulevés de la terre ont cru impérieux de sonner l’alerte.

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« Nos collectifs ont observé récemment l’arrivée dans la métropole lilloise de militant·es d’Anti-Tech Résistance (ATR). Ce mouvement a fait beaucoup de bruit dans les milieux écologistes pour sa lutte contre « le système technologique » par une « écologie radicale anti-industrialiste » reprenant les idées de Theodore Kaczynski (1942–2023), un ancien universitaire étatsunien ayant perpétré des attentats meurtriers à la bombe pendant 17 ans. »

Nos « lanceurs d’alerte » oublient de préciser que celui que le FBI surnomma « Unabomber » visait des chercheurs et des entrepreneurs en aéronautique, génétique et informatique. On comprend la gêne. Les fondateurs de L’Offensive, OnEstLaTech et LilleAntifa, sont eux-mêmes des entrepreneurs de la tech logés « au cœur du quartier d’Euratechnologies ». L’affaire est croustillante mais on la garde pour la fin.

Les attentats homicides de Kaczynski n’en restent pas moins stupides, répugnants, et beaucoup moins explosifs que son manifeste, La Société industrielle et son avenir, lisible dans l’une de ses diverses traductions, ainsi que ses communiqués publiés en annexe du livre Annie Le Brun et la splendide nécessité du sabotage [4]. L’un d’eux leur est spécialement destiné :

« C’est une grave erreur de se plaindre du "capitalisme". Cela donne l’impression que la société industrielle se porterait bien si elle était dirigée selon une autre idéologie, comme le socialisme. En fait, le socialisme en Europe de l’Est a causé plus de dégâts à l’environnement que n’importe quel capitalisme en Occident. Notre ennemi n’est pas le capitalisme, le socialisme ou toute autre idéologie qui prétendrait gérer le système. Notre ennemi est le système industriel et technologique lui-même. »

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« S’il est pertinent de critiquer un usage de la technologie toujours plus déshumanisant et au service d’intérêts capitalistes extractivistes, il est nécessaire d’alerter sur différents points de la « doctrine ATR ». »

Mensonge rituel de la gauche technologiste : la technologie même la plus lourde, la plus complexe, invasive, énergivore et mondialisée serait « politiquement neutre », seul son « usage capitaliste » serait déshumanisant. Quant à la dénonciation de l’« extractivisme », loin là-bas, elle relève également du rituel, jusque chez les élus de gauche et écolos qui, de la collectivité locale au Parlement européen, valident tous et toutes les projets et budgets d’exploitation du lithium – sous couvert de Transition [5].

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« Constatons d’abord que leurs idées n’ont rien de nouveau. Elles reprennent l’héritage du collectif Pièces et Main d’œuvre, groupe antiqueer, islamophobe et sexiste, ou encore de Floraisons, média transphobe. »

À un mal-surnommé « Lud », jadis animateur du journal La Brique et auteur d’accusations diffamatoires anonymes et publiques, je m’étais abaissé à répondre qu’on ne peut ni ne doit rien aux « corbeaux » de son espèce. Leurs dénonciations tournent à vide.
Selon la fameuse loi de Brandolini, ou « Principe d’asymétrie des baratins », la quantité d’énergie nécessaire à la réfutation des sottises est toujours supérieure à celle nécessaire à leur profération. On atteint ici le vide au carré : les sottises sans objet, il devient même impossible de les réfuter. Ce qui a l’avantage d’économiser l’énergie.

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« Aujourd’hui, au nom de la lutte contre la technologie, les « ni de gauche ni de droite » d’ATR évacuent toutes les autres formes de domination. Iels veulent « démanteler la technologie pour libérer la vie » mais choisissent délibérément d’ignorer la lutte des classes, les luttes féministes, antiracistes et dévalidistes. »

L’absence de preuves à leurs accusations contredit les prétentions de L’Offensive à une « démarche scientifique » qui privilégie « l’établissement et l’analyse des faits » [6]. Mais ce procès, vieux comme l’écologie, Georges Marchais, secrétaire général du parti communiste, le faisait déjà en 1973 aux premiers écolos :

« On a dit aux travailleurs de chez nous : produisez plus et vous vivrez mieux ! ils s’épuisent à la tâche, mais leur pouvoir d’achat n’a pas bougé. Et voilà qu’on leur dit aujourd’hui : la croissance de la production risque de déboucher sur les pires catastrophes […]. Toutes ces explications n’ont pour objet que de détourner l’attention de notre peuple [7]. »

Au passage, on voit à qui Mélenchon a piqué son beuglement déclamatoire et sa mauvaise foi vociférante.

C’est précisément parce que l’écologie radicale se soucie de justice et d’égalité sociales qu’elle dénonce l’avènement d’un monde maintenu sous respiration artificielle par une dictature technocratique. Que valent l’égalité et la justice dans un monde en voie d’asphyxie ?
Nos braillards lillois s’en fichent parce que ce sont des alter-technologistes et des techno-solutionnistes. Il y aura toujours de l’air pour eux, des masques, des bouteilles, des climatiseurs, des bulles de survie « inclusives » et coopératives, dont seront exclus tous ceux qui critiquent leur techno-despotisme et leur « unique meilleure solution ».

« Antiracisme », « féminisme », « lutte des classes », nos techno-gueulards ne font que scander des mots dévoyés. La gauche actuelle par exemple, sous l’emprise des sociologues postmodernes, revendique moins une meilleure représentation sociale des classes laborieuses aux postes de pouvoir qu’un meilleur panachage identitaire – un nouveau pouvoir pour un nouveau peuple, LFI dixit. Dans Nouveau peuple, nouvelle gauche, coordonné par Julien Talpin, Mélenchon explique que son « peuple » se définirait de manière « matérialiste », dans un « rapport de dépendance aux réseaux collectifs » et aux « enjeux de genre et de race ». Or, « La relation du peuple et de l’oligarchie a pour enjeu le contrôle des réseaux » (Faites mieux, 2024).

L’écologie, quant à elle, renvoie les ravageurs à leur activité de ravageurs, qu’ils soient hommes, femmes, ou racisé.e.x.s genderfluids « venus des quartiers ». L’écologie se moque de leurs « identités » particulières parce qu’elle est un mouvement universaliste, humain et terrien, surgi depuis soixante ans contre la destruction industrielle, de droite ou de gauche, qui ravage conjointement, depuis deux siècles, nature et liberté. Nous ne sommes pas la réaction, nous sommes la résistance.

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« Ce mouvement professe un purisme idéologique qui essentialise la Nature. C’est cette « écologie » qui a inspiré la création des parcs nationaux africains et a chassé (et chasse encore) des peuples autochtones africains. »

L’accusation d’« essentialisation » de la nature, en vogue dans l’intellocratie spectaculaire, permet de salir sans frais tout en jouant au « philosophe engagé dans la déconstruction du dualisme entre nature et culture ». On ne les présente plus. Il suffit de dérouler les programmes de ces festivals « Agir pour le Vivant » ou « Construire une écologie politique inclusive » patronnés par Le Monde ou Actes sud. Voyez pour plus de précisions La nature existe, le livre de Michel Blay et Renaud Garcia contre le « desco-latourisme » [8].

L’accusation de collusion idéologique avec les gestionnaires de parcs nationaux est quant à elle inédite - et comique : quel rapport entre le milieu écologiste radical français et les parcs nationaux africains ? Voyons voir.

La création de Parcs nationaux procède de scientifiques renommés appuyés par des industriels et des États parmi les plus industrialisés. Après les parcs californiens de Yellowstone (1872) et Sequoia (1890), celui de Yosemite est le fait du pionnier du conservationnisme, John Muir (1838-1914), botaniste, chimiste, contributeur de l’Association pour l’avancement des sciences. La préservation d’espaces sauvages assurerait aux hommes des « lieux de repos, d’inspiration et de prière » - Muir était à la fois scientifique et croyant, notre exact contraire.
Il a fondé en 1892 la première société de conservation du monde, le Sierra Club, avec son ami David Starr Jordan, premier président de l’université de Stanford, elle-même créée par l’entrepreneur des réseaux ferrés Leland Stanford.
Jordan, médecin et zoologue, compte aussi parmi les fondateurs de l’eugénisme américain. Il défend la nécessité de sélectionner l’espèce humaine comme on améliore le profil génétique des animaux d’élevage. Nos deux conservationnistes sont donc assez loin d’essentialiser quoi que ce soit.

Quant aux parcs africains, ils furent le fait de scientifiques stipendiés par l’Unesco, WWF, ou le Nature conservancy britannique. Le premier directeur de l’Unesco et co-fondateur du WWF est Julian Huxley, le créateur des parcs nationaux du Kenya. Il était aussi généticien, eugéniste et propagandiste du mot « transhumanisme », partisan de la stérilisation de masse mais aussi de l’usage de la bombe atomique sur les pôles afin de modérer le climat. Quel lien avec « l’écologie qui essentialise la nature » ? Hé les gueulards, étudiez Le Manifeste des chimpanzés du futur de Pièces et main d’œuvre au prochain atelier des Soulèvements de la Terre et de L’Offensive.

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« Soyons donc lucides : ce groupe aux prétentions internationales ne propose rien d’autre qu’un retour réactionnaire aux technologies d’avant la révolution industrielle. »

Lisons Georges Marchais :

« Naturellement, nous connaissons ces théories qui soutiennent que les populations primitives d’Amazonie ou de Nouvelle-Guinée sont plus heureuses que nous [9]. » Encore Georges Marchais : « Ceux qui encensent “l’état de nature” sont-ils prêts à connaître à nouveau la mortalité infantile, le retour des épidémies, la dévastation des récoltes [10] ? »

Qui est « réac » ? Qu’est-ce qu’un « réac » ? Après avoir ciblé au XIXème siècle les ennemis de la République et de l’égalité, le terme, dévoyé et confisqué confond désormais dans un même opprobre : 1) Un état d’esprit rétif aux dernières innovations technologiques ; 2) Une « phobie » présumée envers « les minorités de genre ou sexuelles » ; 3) Une « phobie » aux deux confondues quand elles fusionnent - comme dans les familles à trois parents génétiques. Quoi qu’il en soit, le « réac » est l’ennemi que se choisit le « progressiste », qui prétend ainsi détenir et monopoliser la signification et l’usage des mots [11].

Dans son élaboration par Condorcet, Saint-Simon, Marx et les socialistes, le progrès des sciences et techniques porte avec lui le « progrès social ». Le progressisme prend son sens actuel quand l’empereur Louis-Napoléon Bonaparte l’installe au pouvoir : c’est par une énergique politique de grands chantiers, de grandes industries, d’ateliers nationaux, que le prolétariat se libère de la misère et du chômage, et que la société résout ses contradictions de classe. De l’emploi, du profit et la paix publique. Le progressisme n’est plus de gauche ou de droite, il fonce tout droit [12] ! Voyez Macron, le champion de la technocratie dirigeante, et son « de droite et de gauche, en même temps ».

Le progressiste ne peut se représenter l’Humanité que sur des rails. Pour lui, elle ne peut qu’avancer ou reculer. « Avancer » signifie plus de technologies, d’infrastructures, d’industries - plus de trains, de centrales atomiques, d’engrais synthétiques, d’IA, offrant au consommateur le sentiment de toute-puissance, la délivrance des autres et des contraintes naturelles, y compris celles de son propre corps. La figure idéale du progressiste est le self made man (ou self made woman) : l’homme auto-construit, littéralement, libéral, technologique.

D’autres cultures se sont construits une place différente dans le temps. Les Grecs anciens se référaient à des mythes immémoriaux pour agir sur le présent. La perspective du récit biblique nous oriente vers la fin des temps et le Jugement dernier. D’autres récits animistes ou cosmogoniques voient dans l’histoire une imbrication de cycles : ceux des saisons, des récoltes et semailles, des astres, et bien sûr de la vie et de la mort. Les historiens et anthropologues nomment ces conceptions du temps : les régimes d’historicité. On s’était fait expliquer le concept par l’historien François Jarrige, De retour du Musée de la mine [13].

Refuser le progressisme n’implique pas d’être réactionnaire. Refuser le progressisme ouvre d’autres futurs que le sens unique imposé par la Science, les États et le Capital. Aucun retour en arrière ne sera d’ailleurs possible puisqu’il faudra vivre dans les déchets éternels laissés par deux siècles de « progrès » et de société industrielle.

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« À leurs yeux, seule serait démocratique une technique intégralement maîtrisable seul·e. Pourtant la division du travail et la socialisation de la production ne sont pas anti-démocratiques par essence. Le problème n’est pas la complexité de la machine mais sa direction et son appropriation lucratives. Ne détruisons pas l’outil. Saisissons-le pour cesser de produire des marchandises polluantes et inutiles. Planifions démocratiquement un usage rationnel des ressources naturelles. Utilisons l’automatisation. Non pour le profit, mais pour travailler moins et mieux. »

Voilà qui rappelle davantage le Programme commun de la gauche 1972 que celui des écolos : « La pollution de l’eau et de l’air, les dégradations de la nature et des villes, les embouteillages et le bruit […] ne sont pas des fatalités liées au progrès technique, au développement industriel ou à l’urbanisation. Le système capitaliste en porte la responsabilité. »

Quant à la division du travail, l’auteur anti-industriel Nicolas Casaux leur a déjà répondu que « Cela fait plus de deux siècles que toute une flopée de naïfs et de paresseux nous jure que les machines, la technologie, l’industrie, sont ‘’neutres’’, n’impliquent rien en eux-mêmes, et que tout dépend de qui les utilise et pourquoi » [14]. Deux siècles depuis Paul Lafargue, le gendre de Marx et député de Lille, réclamant un Droit à la paresse (1880) en conséquence de la mécanisation du travail.

Ajoutons que la « planification démocratique » est un oxymore, comme « développement durable », « informatique low tech », ou « léninisme à visage humain ». D’ailleurs, pourquoi cet adjectif « démocratique », sinon pour flouter son caractère intrinsèquement autoritaire ? Écoutez Lénine, le maître à penser de nos techno-bolcheviques :

« Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, sans une organisation d’État méthodique qui ordonne des dizaines de millions d’hommes à l’observation la plus rigoureuse d’une norme unique dans la production et la répartition des produits. Nous, les marxistes, nous l’avons toujours affirmé ; quant aux gens qui ont été incapables de comprendre au moins cela (les anarchistes, et une bonne moitié des socialistes-révolutionnaires de gauche), il est inutile de perdre même deux secondes à discuter avec eux [15]. »

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« Les Luddites l’avaient déjà compris au 19e siècle. Ils ne luttaient pas contre la technologie mais contre l’usage capitaliste qui en était fait pour casser les salaires.​ Lors de leurs attaques nocturnes, ils enfilaient de larges robes pour cacher les marteaux avec lesquels ils détruisaient le capital des accapareurs. »

Nos techies néo-bolcheviques ignorent avec leur impudence ordinaire et caractéristique de quoi ils parlent. Offrons-leur cette brève bibliographie pour leurs séances de formation.

 Edward P. Thompson, historien communiste – mais libre d’esprit – auteur en 1963 de The Making of the English Working Class, dont un chapitre à propos des luddites, « Une armée de justiciers » est lisible sur www.piecesetmaindoeuvre.com. Traduction française au Seuil.
 Kirkpatrick Sale, La révolte luddite. Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation, L’Echappée, 2006.
 François Jarrige et alii, Les Luddites, bris de machines, économie politique et histoire (éditions ère), et Au temps des « Tueuses de bras ». Briseurs de machines à l’aube de l’ère industrielle, 1789-1860 (PUR).
 Julius Van Daal, La colère de Ludd, L’Insomniaque, 2012.

Marx et Engels ont sans doute croisé lors de leurs pérégrinations dans le Lancashire quelques vieux luddites rescapés de l’échafaud. Ils ont pris soin de distinguer « les briseurs de machines » de leur « socialisme scientifique » : il faudra « du temps et de l’expérience, précisaient-ils dès le Manifeste, avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation [16] ».
Mais à l’époque, tout le monde comprend que les luddites brisent les machines « tueuses de bras » et voleuses d’emploi – même Lord Byron, poète romantique qui les défend au parlement, ainsi que ses amis Percy et Mary Shelley (Frankenstein) [17].

De même qu’en mai 68, tout le monde comprend la révolte de la jeunesse et des employés contre leur réduction au rang de supplétifs des ingénieurs et des machines ; contre le travail routinier, mécanique, parcellisé, abrutissant, aliénant, sans joie ni créativité. Tout le monde sauf les bureaucrates du PC/CGT et les fondés de pouvoir de la droite patronale.
L’écologie politique naît de cette révolte contre la division du travail entre exécutants et concepteurs, entre « le travail mécanique et le travail intellectuel », pour citer Marx. La division du travail est certes sociale, entre propriétaires et expropriés ; elle est aussi technique, entre ouvriers et ingénieurs.

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« Nous lançons donc l’alerte : le refoulé fasciste de l’écologie prend forme, alors aucune pitié. »

À l’injure publique, aux multiples censures et intimidations visant l’écologie radicale, naturienne et anti-industrielle, s’ajoute désormais la menace de lynchage. Ces menaces et voies de faits nous venant de gens qui se prétendent « antifascistes », comme ils nous prétendent « fascistes ».

Cette élucubration du « refoulé fasciste » de l’écologie est due au philosophe Luc Ferry dans Le nouvel ordre écologique en 1992. Son procédé consiste à monter en épingle une poignée de primitivistes américains, à prétendre que le fascisme était lui-même anti-scientifique et antirationaliste, et à rapprocher les deux comme unis contre le progrès et pour « la terre qui ne ment pas ». Une formule tombée de la bouche de Pétain, le 25 juin 1940, ou plutôt de sa plume, le journaliste Emmanuel Berl, qui avait rédigé son discours. Dans les faits, La France de Vichy [18] était non moins technologique et industrielle que l’Allemagne nazie ou l’Union stalinienne.

L’Italie, l’Allemagne et le Japon fascistes fondèrent leur puissance transitoire sur une science et une industrie d’avant-garde, bientôt surpassées, comme chacun sait, par celles des USA (démocratique) et de l’URSS (communiste).
Ce n’est même pas amusant ni stimulant de débattre avec nos techno-gauchistes lillois ; c’est juste fastidieux et chronophage. Ils ne savent rien, ne pigent rien. Ils sont juste forts de leur bêtise et de leur ignorance, de leurs slogans (écossais, « cris de guerre »), éructés en boucle et en chœur. Que faire. On leur conseille à tout hasard et sans illusion les images des tracteurs fascistes dans « La Bataille du blé » [19].

Cette rumeur de « l’écofascisme » connaît pourtant un regain, dû aux « alertes » de sociologues militants qui ne savent plus où donner de la voix, depuis qu’avec Donald Trump a également surgi le danger « techno-fasciste ».
Enfin. L’important, c’est de se donner la posture avantageuse du « lanceur d’alerte antifasciste », quitte à voir des « fascistes » partout, et surtout chez tout contradicteur un peu instruit.

En plus d’être « réac » (voir ci-dessus), « l’écofasciste » serait comme les fascistes intolérant envers les « minorités » (de sexe, race, religion, orientation sexuelle, statut administratif, etc.).
Aussi indéfendables soient-ils, ces traits ne définissent pas le fascisme. L’Italie fasciste vécut sans lois raciales de 1922 à 1938 et n’a jamais réprimé l’homosexualité - les premiers groupes de choc nazis vivant d’ailleurs sans tabou leur homosexualité virile. De même que l’Espagne franquiste n’a jamais édicté de lois raciales ou antisémites.
À l’inverse, les citoyens d’Amérique ont vécu sous un régime de ségrégation raciale jusqu’en 1968, la Suède, le Danemark, le Canada et d’autres États eugénistes ont stérilisé de force les « attardés », les criminels, les alcooliques, les Amérindiens, parfois bien après l’expérience nazie.
Le fascisme n’est pas d’abord un régime discriminatoire envers des minorités ou des communautés étrangères à la communauté nationale, mais avant tout un mode de gouvernement antilibéral, anti-républicain, anti-parlementaire. Son souci premier est l’efficacité de l’action de l’État, et il ne supporte aucune force contraire, qu’elle vienne de la presse, des syndicats, des partis, du parlement, tous ces germes du désordre. Le chef concentre les pouvoirs qu’il redistribue à une poignée de technocrates exécutants. Un peuple, un État, un chef, le fascisme est un faisceau. Une convergence de mobilisations.

C’est en suivant cette définition matérialiste du fascisme que des écologistes comme André Gorz, Bernard Charbonneau ou Ivan Illich ont désigné sous le terme « écofasciste » les tenants d’une écologie autoritaire, planifiée, technocratique, antiparlementaire. Une écologie autoritaire aussi bien de gauche (Sicco Mansholt) que de droite (le Club de Rome) :

« Pour contrôler les dangers de moyens de plus en plus puissants et fragiles parce que complexes, gérer un espace et des ressources qui s’épuisent, prévoir et maîtriser les réactions humaines qui empêcheraient de le faire, on est obligé de renforcer l’organisation. L’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints. Déjà commence à se tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre ? Ce qui nous attend, comme pendant la seconde guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre [20]. »

Le sociologue militant Antoine Dubiau, auteur de l’indigent Ecofascismes, se hâte d’évacuer en une page ces fondateurs de l’écologie. Leur écofascisme apparaîtrait, et « dès le départ », comme « complètement déconnecté des fascismes historiques [21] ». Ces abrutis, qui pour certains, comme Ellul, ont planqué des juifs, n’avaient rien compris au fascisme.
Ce dévoiement de mots plonge dans la perplexité. Quel est l’intérêt de dévoyer le sens des mots fascisme et écofascisme ? Pourquoi expulser leur caractère autoritaire, technocratique et étatique ? Qui a intérêt à cette nouvelle définition, sinon les partisans d’un État fort et planificateur ?
Puisqu’il s’agit de traquer les « refoulés fascistes », rappelons quelques exemples de collaboration de la gauche française, notamment léniniste, politique et syndicale :

 Georges Albertini, secrétaire des jeunes socialistes, membre de la SFIO, de la CGT et du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, devient secrétaire général du Rassemblement national populaire en 1941, un parti collaborationniste ;
 Victor Barthélémy, membre du parti communiste dès 1925, représentant français du Secours rouge international et à l’Internationale communiste, adhère au Parti Populaire Français en 1936 (le grand parti fasciste), suit le maréchal Pétain en fuite à Sigmaringen en 1944, fonde et dirige le Front National avec Jean-Marie Le Pen après-guerre ;
 René Belin, secrétaire général de la CGT, ministre du travail de Pétain ;
 Marcel Déat, secrétaire du groupe parlementaire de la SFIO, chef des « néo-socialistes » fondés en défense du « planisme », fonde le Rassemblement National Populaire en 1941 et devient ministre du Travail de Pétain en 1944 ;
 Jacques Doriot, secrétaire général des Jeunesses Communistes, membre du Comité Central du PCF, fonde le Parti Populaire Français en 1936 ;
 Ludovic Frossard, membre de la SFIO, fondateur du PCF, ministre du Front populaire, rejoint le Conseil national formé par Pétain, cette assemblée bureaucratique non élue qui remplace l’Assemblée nationale ;
 Etc., etc.

Des centaines de communistes, socialistes et antifascistes sont passés à Vichy : 

« Dans leur grande majorité (90 contre 36), les socialistes ont voté, comme les autres, comme l’ensemble des antifascistes du Front populaire, comme les partis du centre et de droite, la fin de la République [22] . »

Les députés communistes avaient quant à eux été exclus de l’Assemblée pour leur soutien au Pacte germano-soviétique et à l’invasion de la Pologne. De nombreux éléments de l’antifascisme bolchévique basculèrent d’autant plus facilement dans le gouvernement technocratique et antilibéral de Pétain qu’ils en avaient un modèle à Moscou. L’histoire nous a livré ses enseignements. On ne s’alignera plus derrière vos « Fronts populaires ».

Tout anarchiste ou écologiste qui s’allie aux techno-bolcheviques est une dinde qui se laisse aller avec le boucher.

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« Derrière la radicalité écolo se cachent transphobie, validisme et eugénisme. »

L’accusation d’eugénisme est la plus absurde de toutes mais elle offre l’occasion de vérifier la Loi de Brandolini - comptez le nombre de lignes nécessaires :

Pièces et main d’oeuvre est attaqué depuis sa publication en feuilleton en 2014 de La Reproduction artificielle de l’humain [23], et pour ses enquêtes contre l’eugénisme au moyen des outils de sélection et modifications génétiques sous couvert de « technologies reproductives » [24].
On suppose que nos calomniateurs confondent ici l’eugénisme avec le « validisme », l’idée selon laquelle les écolos refuseraient tous soins médicaux par idéologie anti-technicienne, jusqu’à laisser mourir les personnes malades ou déficientes. Quand bien même cette fausse accusation serait fondée, il faudrait alors parler de « darwinisme » social ; l’idée ultralibérale qu’aucune politique sanitaire ou sociale ne devrait entraver la sélection naturelle de l’espèce.

On a compté pour vous : 8 lignes d’explications pour démonter une demi-ligne de fausse accusation.

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« ATR rejoignent la longue tradition des réactionnaires qui préfèrent réduire la population plutôt que de partager les richesses ».

Voilà qui rappelle à nouveau Georges Marchais en 1972, accusant les écolos de recycler « cette vieille théorie réactionnaire qu’est le malthusianisme et de renoncer au progrès des connaissances, à l’accroissement des richesses sociales, à l’expansion de l’humanité [25]. »

Foutaises au cube. Un néo-malthusianisme en faveur de la contraception et de l’avortement est apparu dans les milieux progressistes, anarchistes et féministes, à la fin du XIXe siècle, pour ne pas livrer de chair à canon aux militaires, de chair à patron aux industriels, et émanciper les femmes de leur enfermement social de génitrice [26].
Quant aux écologistes, La Bombe P de Paul Ehrlich (1968) a ouvert une réflexion sur la responsabilité environnementale conjointe de la technologie et de la démographie. Si les natalistes, comme Pétain, ont effectivement réprimé l’avortement et créé les Allocations familiales pour fortifier la nation tout en ramenant les femmes à la maison, aucun écologiste n’a jamais proposé de politique de dépopulation, de stérilisation forcée ou d’amendes, comme la Chine communiste l’a pratiquée, avant d’inverser, tout récemment, cette politique et d’augmenter le prix des préservatifs !

La chute du taux de natalité, voire la réduction de la population, elles, sont galopantes dans tous les pays industrialisés, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’action des anti-industriels, et qu’on n’a pas la place de traiter ici.

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« Pour toutes ces raisons, Anti-Tech Resistance ne sont pas des camarades et ne sont pas les bienvenu·es à nos événements. L’écologie est sociale, décoloniale, féministe, queer, dévalidiste et autogérée. Nous combattons toute forme de domination dans le but de l’émancipation du Vivant. »

Nos techno-bolcheviques combattent « toute forme de domination », sauf celle de leur classe, la technocratie des ingénieurs, cadres et scientifiques, dont leurs organisations constituent la gauche motrice. La classe prédatrice, écocidaire, liberticide des ennemis de la nature, du sauvage, des peuples premiers, des paysanneries vivrières, de l’autonomie artisanale ; la classe oppresseuse et exploiteuse du prolétariat manuel de l’industrie et des services.
Toute leur « émancipation » est celle de la Machine dont « le Vivant » est le masque et le nom de code « inclusif » au moyen d’un tour de passe-passe conceptuel. Ne voyant dans ce « Vivant » qu’une machine qui fonctionne, nos machinistes établissent en retour une « vie », au lieu d’un fonctionnement des machines [27]..
Autant dire que leur écologie n’est pas écologiste mais, une fois de plus, un dévoiement de mot effronté au service d’une récupération et d’une tentative d’annihilation « sans aucune pitié », comme ils le proclament. Bis. Tout anarchiste ou écologiste qui se laisse allier aux techno-bolcheviques, sous quelque prétexte que ce soit, n’est donc qu’une dinde qui se laisse aller avec le boucher.

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« Signataires :
L’Offensive, Action Antifasciste NP2C, Les Soulèvements de la Terre Lille, Extinction Rébellion Lille, Onestlatech, Lille Antifasciste et Autonome. »

Mais d’où parlent-ils nos « antifascistes » de carnaval, ces pointilleux adeptes du « point de vue situé » ? Leurs signatures se partagent en deux. D’un côté L’Offensive, Onestlatech et les « antifas » ; de l’autre les Soulèvements de la Terre de Lille et Extinction-Rébellion.
Les Lillois ont lu qu’une liste aux municipales « très à gauche » s’était constituée derrière L’Offensive, et qu’elle organisait des discussions publiques avec Les Soulèvements de la Terre et l’Union pour la reconstruction communiste pour élaborer son programme [28]. Comme prévu, cette liste baroque, devenue « Vert ! La Commune », s’est ralliée à la France insoumise. Que de régression depuis qu’on les côtoie !

J’ai croisé pour la première fois les actuels animateurs de L’Offensive pendant l’occupation de Lille 3 contre le CPE en 2006. Ils vendaient à la criée Le Combat syndicaliste. Ils militaient alors à la Confédération Nationale du Travail, la CNT, « syndicat révolutionnaire ». La scission avec la branche « anarcho-syndicale » de la CNT-AIT, où je retrouvais des amis antinucléaires, était alors largement consommée. Nous avions aussi des amis communs au Scalp, la Section carrément Anti Le Pen, avant que le film Antifas chasseurs de skins remette à l’honneur « l’antifascisme de rue » et son look skinhead des années 1980.
Le temps a passé entre concerts de oï dans les squats et déplacements du RC Lens ; les étudiants remuants sont devenus cadres de la tech payés en K€.

Suivons la trajectoire de Kevin D., parmi les fondateurs et animateurs de L’Offensive. J’avais croisé ses parents, fort sympathiques, pour un film contre la mythologie minière. Kevin est le fondateur et le « Chief Executive Officer » de la coopérative numérique Les Tilleuls, qui a ses bureaux à Lille, Paris, Nantes, lyon, et des antennes à Tunis et Oujda.
Kevin est un entrepreneur successfull, son salaire largement au-dessus de la moyenne. Il est le « créateur du framework API Platform », un logiciel fondé sur une base « open source » utilisée aujourd’hui par BeIn Sports, KPMG, Siemens, DHL, Alstom, EDF, Volvo, Cartier, General Electric, Arte, Orange, Renault, BNP Paribas, Decathlon, France Télévisions, M6, Libération, mais aussi En Marche et le gouvernement français lui-même [29].
Avec son statut coopératif, l’entreprise est un sous-traitant d’industriels nuisibles à l’humanité. Qui s’intéresse au logiciel libre à usage anti-écologiste peut suivre les conférences de Kevin à travers le monde (dernièrement à Munich, Amsterdam et Disneyland Paris), sur sa page web personnelle ou sur Linkedin, Bluesky, GitHub, Mastodon, X et Youtube. On ne révèle rien, tout est en ligne.

Les associés-coopérateurs des Tilleuls sont des techies, comme les surnomment péjorativement les Californiens, et ils en sont fiers : « On tire l’économie mondiale depuis vingt ans. C’est nous qui avons construit tout ça », revendique Kevin D. au sujet de Twitter, Facebook et des grandes industries numériques, auprès du Monde en 2022, pour présenter son collectif « OnEstLaTech », un collectif d’ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs engagés pour une technologie coopérative [30].
Le fondateur des Tilleuls précise dans un autre article que « les travailleuses et les travailleurs de la tech sont en mesure de prendre le pouvoir. Ils ont tous les atouts en main : ils disposent des méthodes les plus efficaces, de l’ingéniosité nécessaire et de la capacité à automatiser tout ce qui peut l’être [31]. » Les ingénieurs au pouvoir ! Et tout le pouvoir aux ingénieurs !

Nicolas Casaux, l’animateur du site Le Partage, s’est intéressé à ces « cadres de la mégamachine » qui fondèrent OnEstLaTech, programmeurs chez Orange, Publicis, IBM, Hachette ou chercheurs à l’EHESS [32]. Ces dignes représentants de la classe des technocrates prétendent que « l’automatisation » et « l’intelligence artificielle », une fois débarrassées de leurs « actionnaires », permettront de « travailler mieux, moins », de gagner en « autonomie », et même de « réhumaniser » le travail.
OnEstLaTech propose de prendre en main un environnement numérique que les capitalistes nous ont préalablement imposé pour supprimer les humains des services publics, les services de soins et d’accueil - et jusqu’aux tâches intellectuelles. Macron promettait en 2017 de remplacer 120 000 fonctionnaires par des machines.

Les « antifas » startuppers lillois ont fondé L’Offensive en 2021, soi-disant pour bâtir « un projet de société inspiré de l’écologie sociale, communaliste, féministe, multiculturel et démocratique », inspiré de l’« écologie sociale » de l’américain Murray Bookchin. Un pionnier de l’écologie revenu à la mode quand le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) et les insurgés du Rojava troquèrent leur marxisme-léninisme pour son « municipalisme libertaire ».

Pour autant, l’œuvre de Bookchin est farcie d’inconséquences quant au nucléaire, l’automatisation, la cybernétique, mais son idée majeure énoncée dès les années 1960 reste primordiale : on ne peut bâtir une société écologique et démocratique sans dé-métropoliser. Les villes tentaculaires ne laissent aucune prise aux métropolitains, aucun espoir d’une vie libre. Bookchin oppose à la ville industrielle et à son gouvernement centralisé le vieux projet anarchiste de fédération de communes autonomes, à taille humaine, avec des technologies à échelle humaine.

Mais L’Offensive n’est ni écologiste ni bookchiniste. Quand le candidat « offensif » au poste de maire de Lille, Victor Aïtouche, définit son écologie comme « Du jardinage avec une faucille et un marteau », il rappelle moins les communes libres de Bookchin que les colonies de travail de l’Union pour la reconstruction communiste, ce micro-parti stalinoïde avec lequel il forme sa liste et organise des événements [33].

On avait jusqu’alors prêté peu d’attention à L’Offensive, celle-ci ne prêtant que peu d’attention aux luttes écologistes. En vingt ans, on n’a jamais croisé ses membres dans un rassemblement anti-nucléaire, une vélorution, une manif contre l’agrandissement de l’aéroport, ni même sur la friche Saint-Sauveur à Lille – « enjeu emblématique des municipales » de 2020 d’après Le MondeL [34], « projet urbain le plus contesté du XXIème siècle » à Lille d’après La Voix du nord [35], victoire historique de l’écologie sociale contre la métropole lilloise, d’après moi.

Pourquoi densifier ? Quelle ville ? Quelle nature en ville ? L’Offensive n’en a jamais rien dit. Elle préfère ânonner un « communalisme » factice et impossible dans une métropole de 1,2 millions d’habitants connectés à la plus puissante centrale nucléaire d’Europe, et dont la survie quotidienne dépend de macro-systèmes techniques mondiaux et criminels. Attendez que les Offensifs réinventent le « Comité de quartier » où débattre de la couleur des pistes cyclables et des jours de collecte des déchets.

Que pense L’Offensive de la transition énergétique et numérique ? des renouvelables industriels ? de la planète connectée, de l’atome ? A-t-on déjà lu quelque chose de sa part sur les deux nouveaux réacteurs prévus à Gravelines ? Sur les data centers et les gigafactories ?
Mais l’Offensive ne pense pas, ne pense rien – elle milite. À propos d’écologie, on n’a jamais considéré les gens de L’Offensive, au mieux, que comme de sympathiques imposteurs, faits de ce bois dont on fait les politiciens, qui s’accrochent comme des sangsues aux luttes et thèmes à la mode pour recruter.
Typiquement, le climat : quel député écologiste, insoumis ou socialiste n’est pas opposé à une mégabassine, à l’A69 ou dorénavant, et après avoir retourné sa veste, au canal Seine-Nord ?

Contrairement à ce que suggère L’Offensive, « l’écologie sociale » n’est pas une tartiflette verte et rouge, écolo avec une conscience sociale, un truc comme ça, un peu vague. Si Bookchin recycle le terme d’« écologie sociale », c’est pour se distinguer à la fois de l’écologie scientifique, qui refuse de considérer les causes sociales des désastres pour seulement les gérer, et du primitivisme américaine qui ferait peu de cas, selon lui, de nos traditions humanistes.
On parle en France d’« écologie politique » mais les deux expressions sont synonymes. Quoi qu’il en soit, les manœuvres ont fonctionné puisque les Soulèvements de la Terre s’associent à L’Offensive et à la France insoumise aux municipales.

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Parlons du porte-parole des Soulèvements de la Terre, un certain « Valenthym », alias Valentin F., délégué CGT du Spip à Lille, le Service pénitentiaire d’insertion et de probation.
On l’a croisé pour la première fois le 14 octobre 2023 lors des « Soulèvements de l’air », une initiative en soutien à la mobilisation contre l’agrandissement de l’aéroport de Lille sur laquelle les « Soulèvements » comptaient poser leur patte.
La cantine de ravitaillement des luttes réclamait mon éviction, mais Valentin l’avait refusée, et la cantine préféra ne pas ravitailler. – Elle parviendra plus tard à m’exclure d’un évènement organisé par les riverains de l’usine de batteries Exide, quoique j’ai publié de longues enquêtes sur le sujet.

Valentin avait tenu bon devant les corbeaux et je présentai à l’auditoire plusieurs projets industriels régionaux et ravageurs - dont les gigafactories et le canal Seine-nord, ce « chantier du siècle » encore défendu à l’époque par les « Écologistes ». Valenthym n’en avait jamais entendu parler et m’invitait quelques semaines plus tard à une soirée des « Soulèvements », dans un café coopératif. J’acceptai avec plaisir. Notre Association pour la suppression des pollutions industrielles avait pris part à la création d’une association ad hoc contre le canal Seine-nord dans laquelle j’étais le trésorier.
C’était avant la parution des Premières secousses (avril 2024), le livre dans lequel les Soulèvements de la Terre expliquent qu’il faut « composer » avec la gauche la plus compromise et les syndicats les plus ravageurs, mais élever des digues contre des « écofascistes » imaginaires. Dès lors, les événements contre le canal peuvent s’organiser à Lille, à la Bourse du travail, sans inviter le secrétaire de l’association, mais avec la CGT.
Au même moment, fin 2024, Les Soulèvements s’associent à Extinction-Rébellion, la CGT Total Énergies, et les Amis de la Terre, pour défendre les emplois chez Vencorex, Arcelor Mittal, Michelin, Auchan, Airbus, Valeo, etc., avant que des médias comme Reporterre ou Fracas ne leur emboîtent le pas dans cette alliance des choux et des chèvres.

L’imposture est trop exorbitante pour être passée sous silence et il nous faut l’exposer dans un article astucieusement titré : « Les Soulèvements de l’industrie verte » :

« On n’a jamais vu autant d’écolos soutenir l’industrie lourde, de collectifs, syndicats, partis, et mouvements plus ou moins gazeux financer ou réclamer qu’on finance jusqu’aux plus gros pollueurs du monde, sous prétexte d’"écologie". On a raconté comment "Écolos" et "Insoumis" soutenaient la transition vers l’automobile électrique jusqu’à financer Rio Tinto et soutenir Imerys pour leur lithium. Voilà que ArcelorMital, Vencorex et même Total deviennent dignes d’être défendus sous les mêmes prétextes. Ce que l’Ukraine ne parvient pas à réaliser, l’"écologie" y arrive triomphalement : former l’union sacrée autour des industriels. »

Nous n’étions pas seuls à dénoncer ces impostures. ATR et le site Le Partage de Casaux s’y étaient également employés. Il fallait venger l’affront. Les organisations coupables, les Soulèvements de la Terre, Extinction-Rébellion et d’autres, ainsi que leurs médias habituels, Usbek & Rica, Reporterre, Vert, Fracas, ont monté de faux procès en « réaction » sur des sujets plutôt « sociétaux », pour détourner les regards de leurs impostures.
Les parallèles avec les procès en « réaction » montés par les staliniens à l’égard de leurs opposants de gauche, les « hitléro-trotskystes », ou les anars « agents de l’impérialisme yankee », étaient trop évidents pour manquer la filiation de nos imposteurs avec Georges Marchais. Aussi laissons le mot de la fin à nos fiers communistes, qui, comme Kevin aujourd’hui, discouraient déjà en 1956, au IVe Congrès du Parti, en faveur de l’atome et de l’automation :

« La supériorité du système socialiste sur le système capitaliste a été confirmée par le Ve plan quinquennal de l’Union soviétique. Jusqu’à présent, il existe dans le monde une seule centrale électrique alimentée par l’énergie atomique, et c’est en URSS. Nous voulons que l’automation et les autres progrès merveilleux de la technique servent non pas à chasser les ouvriers des usines, selon la tendance inhérente au capitalisme, mais à alléger la peine des hommes [36]. »

Au moins les vieux staliniens ne prétendaient pas jouer les écolos.

Tomjo & Mitou

Notes

[2[Cf. partage-le.com, 18 décembre 2025

[3« Qui est derrière Anti-tech résistance, le collectif ‘’le plus radical de notre époque’’  ? », Usbek & Rica, 3 juin 2025.

[4Tomjo, Ed. de Renart, 2025, 6 €.

[5Cf. « Même les écolos financent Rio Tinto », Tomjo, 24 février 2025, Chez Renart. Et Nord c’est noir, Tomjo, Service compris, 2025.

[6Cf. Charte : https://offensive.eco/charte/

[7XXe congrès du Parti communiste français, Cahiers du Communisme, janvier-février 1973.

[8Cf. M. Blay, R. Garcia, La nature existe. Par-delà règne machinal et penseurs du vivant, L’Echappée, 2025.

[9G. Marchais, Parlons franchement, Paris, Grasset, 1977.

[10G. Marchais, L’Espoir au présent, Paris, Éd. Sociales, 1980.

[11Pour plus d’explications lire « Rejoignez-nous sur BAO », sur www.piecesetmaindoeuvre.com

[12Sur le « progressisme », on suggère la lecture de notre histoire des Grands Pays-Bas intitulée Bleue comme une orange, plus précisément le chapitre 15 « Saint-Simon, l’ingénieur-prêcheur de l’industrialisme », et pourquoi pas le chapitre 13 « L’Écosse passe à l’orange. Quand les Lumières écossaises théorisent l’industrialisme néerlandais ».

[14« OnEstLaTech : l’« antifascisme » des cadres de la mégamachine », Nicolas Casaux, partage-le.com, 18 décembre 2025.

[15La Pravda, 5 mai 1918, cité par Marius Blouin, De la technocratie, ch. 2 : « Ludd contre Lénine », piecesetmaindoeuvre.com, 2015.

[16Le Manifeste du parti communiste, 1848.

[17Cf. Renaud Garcia, Notre Bibliothèque Verte, V. 3. Service compris, 2024

[18Robert. O. Paxton, 1972

[19Le Temps des paysans, épisode 1, Stan Neumann, Arte, 2024.

[20Bernard Charbonneau, Le feu vert, 1980.

[21Antoine Dubiau, Écofascismes, Grevis, 2022.

[22Simon Epstein, Un paradoxe français : Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin-Michel, 2008.

[23Cf. Alexis Escudero, « La stérilité pour tous et toutes », « Au bazar du beau bébé », « De la reproduction du bétail humain », « Les crimes de l’égalité », « Dix thèses sur la reproduction artificielle de l’humain » (2014) sur www.piecesetmaindoeuvre.com

[24Cf. Pièces et main d’œuvre, Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine, Service compris, 2020 ; Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme, Service compris, (2017), 2023.

[25Préface de Georges Marchais au Programme commun, op. cit.

[26Cf. R-H. Guerrand et F. Ronsin, Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, 2001, Spartacus.

[27Cf. Bertrand Louart, Les êtres vivants ne sont pas des machines, La Lenteur, 2018

[28La Voix du nord, 16 décembre 2025.

[29Cf. api-platform.com et l’article « API Platform » de wikipedia.fr, consultés le 22 décembre 2025.

[30« ‘’Si on ne se bouge pas, qui le fera ?’’ : Onestla.tech, le collectif qui veut révolter les travailleurs du numérique », Le Monde, 16 décembre 2022.

[31« Ne vous lamentez pas, organisez-vous », https://dunglas.dev, 2022.

[32« OnEstLaTech : l’’’antifascisme’’ des cadres de la mégamachine », Nicolas Casaux, Le Partage, 8 décembre 2025.

[33La voix du nord, art.cit. L’Union pour la Reconstruction Communiste est un des derniers débris du stalinisme. Il s’en va chasser les « nazis ukrainiens » dans le Donbass, apporte son soutien à la « révolution vénézuélienne » en cours, aux « mouvements de résistance » palestiniens, à l’Iran de Khomeyni qui fait « obstacle à l’hégémonie impérialiste occidentale » au Moyen-Orient. « Nous pensons ce que nous voulons de Bachar al-Assad, mais il a rendu un grand service à l’humanité en arrêtant cette déstabilisation et cette tentative de balkanisation de la Syrie », dialectise son Saïd Bouamama chez Investig’action (04/10/2018).

[34Le Monde, 13 novembre 2019.

[35La Voix du nord, 29 août 2025.

[36XIVe congrès du Parti communiste français, Cahiers du Communisme, juillet-août 1956.