Universités : quand les industriels rédigent les prêches sur la Transition

mercredi 17 juin 2026

A partir de septembre prochain, les universités de la région délivreront un module obligatoire sur la « Transition écologique pour un développement soutenable » (TEDS), le même pour toutes les formations. L’université du Littoral Côte d’Opale (ULCO), dont le site de Dunkerque où la transition contamine tout et tout le monde, a déjà livré ce « module » à ses étudiants ce semestre. Un enseignant chargé de prêcher la bonne parole nous raconte comment le cours a été financé et écrit dans une fructueuse concorde entre industriels, hiérarchie universitaire, enseignants-chercheurs et collectivité publique.

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Tu nous avais expliqué que les supports de cours t’étaient fournis par l’Université, tu peux nous détailler ?

J’ai reçu une série de modules clés-en-main, sous forme de PowerPoint. Les contenus avaient été conçus pour une diffusion à grande échelle, dans différentes formations de l’université, par des enseignants vacataires recrutés pour l’occasion. Ils étaient invités à transmettre les cours, à les illustrer éventuellement, mais pas à en modifier l’architecture ni les orientations générales. Ce qui m’a frappé, c’est moins ce qui était dit que ce qui ne devait pas être dit. La plaquette indiquait, dans une formulation toute en non-directivité bienveillante, que : « Les contenus sont stabilisés, afin d’assurer la cohérence du parcours pédagogique. Vous pourrez adapter les exemples et enrichir les échanges, mais il n’est pas prévu de modifier le fond du cours. » (souligné par eux).

Les contenus se fondent sur un rapport du climatologue Jean Jouzel à la ministre Frédérique Vidal en 2022, intitulé « Sensibiliser et former aux enjeux de la transition écologique et du développement durable dans l’enseignement supérieur ». Jean Jouzel, prix Nobel, vice-président du GIEC, chercheur au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), celui-là même qui considère que la lutte pour les 2°C. passera par le nucléaire. Ça tombe bien : tout le cours est un plébiscite pour l’électrification.

Quels thèmes aborde le module ?

Les cours abordent, pendant 30 heures, le changement climatique, la biodiversité, les ressources énergétiques et la justice climatique. Les étudiants doivent également plancher quatre heures sur un travail de terrain autour de la requalification d’une friche industrielle. Les cours sont destinés à tous les étudiants de L2, quelles que soient leurs formations. Une sorte de module obligatoire de « culture générale écologique » offrant 2 ECTS [les « crédits » que délivrent désormais toutes les universités d’Europe] sur les 30 attendus pour valider le semestre.

Le problème n’est pas tant le choix des thématiques, ni même l’agrégation de contenus de cours souvent disparates, mais la manière dont ces aspects sont cadrés. Plusieurs ingénieurs pédagogiques ont été recrutés pour harmoniser les contenus, ce qu’ils appellent la « scénarisation » des apprentissages [1]. La base de ce scénario est que la crise écologique ne relève que du défi technique, alors que les solutions existent et n’attendent qu’à se diffuser. La question écologique appelle un changement des moyens de production plutôt qu’une interrogation sur les finalités de la production elle-même. Bref, l’optimisation des moyens plutôt qu’un questionnement sur les causes. L’histoire de l’écologie politique, disons depuis Elisée Reclus au XIXème, est évacuée, remplacée par celle de la planification environnementale qui émerge autour des années 60 / 70 via les experts du Club de Rome, puis les sommets internationaux, rapports du GIEC, Conférences des Parties (COP), etc [2].

Tu aurais des exemples précis du contenu ?

La slide introductive résume tout : « L’objectif de la transition écologique est de permettre un développement durable et soutenable en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, en protégeant la biodiversité et en promouvant les énergies renouvelables. Des exemples ? Le passage des voitures à essence aux voitures électriques. » Donc : aux voitures électro-nucléaires, fournies ici en circuit court par les EPR2, l’acier vert d’Arcelor, les Gigafactories de Verkor et Prologium, etc. Coïncidence ?

Ce cours introductif a été écrit par les enseignants-chercheurs locaux Olivier Cohen et Yann Landkocz. Le premier est géographe, spécialiste de l’impact du changement climatique sur les littoraux. Le second est toxicologue, mais aussi depuis cette année 1er adjoint du maire-polytechnicien, et ex-ministre, Patrice Vergriete. Il s’était fait remarquer il y a quelques années en soutenant que l’air dunkerquois n’est pas plus pollué qu’ailleurs en raison d’opportuns vents dispersant. Pour rappel, la Côte d’Opale et la Flandre comptent 22 sites Seveso dont le complexe sidérurgique ArcelorMittal, principal émetteur de poussières en France [3].

Que déroulent les cours ensuite ?

Tous les contenus de cours sont conçus de cette façon : une suite d’énoncés, suivis de quelques exemples, jamais mis en perspective, jamais inscrits dans une histoire politique. L’enseignement consiste à amener les étudiants à consentir à une vision de l’écologie technocratique fondée uniquement sur la science, la mesure et la technologie [4]. Elle acclimate à l’idée que les enjeux climatiques peuvent être résolus sans remise en cause de la croissance ou de l’horizon technologiste, et par la seule substitution des sources d’énergie (après le bois, le charbon, le pétrole, les énergies fossiles : les énergies décarbonées). Ce que l’histoire de l’énergie contredit : comme l’explique le livre Sans Transition, le charbon n’a pas remplacé le bois, le pétrole n’a pas remplacé le charbon, les renouvelables n’ont pas remplacé les énergies fossiles, la logique est cumulative plutôt que substitutive [5].

L’ensemble des cours réduit ensuite la Terre à un « système », la nature à des « services écosystémiques », le climat à une « machinerie » et la biodiversité à des « ressources exploitables ». Selon l’idée cybernéticienne que la Terre fonctionne et s’autorégule. Le lexique des cours en dit long. Sur le changement climatique, les chercheurs à l’origine du cours (Olivier Cohen, Arnaud Cuisset et François Delattre) feignent d’interroger les étudiants : « Êtes-vous prêt à vous résoudre à la décroissance pour sauver la planète ? » Réponse : « Riches et pauvres sont d’accord sur un point : il nous faut du pouvoir d’achat ». Puisque la décroissance est exclue, il ne reste qu’à miser sur la technologie.

Tout débat est résolu avant même d’avoir commencé. Quelques slides plus loin, le rôle du transmetteur de cours stabilisés consiste à relayer les éléments de communication d’ArcelorMittal dans cet ordre : Arcelor, c’est 17% des émissions nationales de gaz à effet de serre (plutôt 25% en vrai), 3 200 emplois directs et près de 10 000 indirects dans la région, mais aussi : un heureux plan de neutralité carbone pour 2050 ! Pour parfaire le propos, il est suggéré de projeter une vidéo du service de communication d’ArcelorMittal sur sa stratégie de décarbonation.

Le cours n’invite jamais à l’esprit critique ?

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas tant ce que racontent ces cours que l’effet qu’ils souhaitent produire. Ils ne forment pas à des métiers, ou à des compétences, leur rôle est explicitement idéologique : l’industrie est un horizon indépassable, et l’écologie se confond avec la « transition ». Où les tensions écologiques disparaissent derrière les solutions techniques. Où les questions de pouvoir, de pollution, d’extractivisme sont reléguées au second plan. Où l’étudiant n’est plus invité à penser la transition écologique, mais à y adhérer.

Prenons la question minière, centrale dans cette stratégie d’électrification. Elle n’apparaît que pour s’inquiéter de la « sécurisation des approvisionnements ». Les populations concernées, les dégâts environnementaux ou les rapports de prédation liés à l’exploitation minière disparaissent derrière des tableaux de disponibilité des ressources. Le projet de mine de lithium dans l’Allier n’apparaît que pour regretter « l’effet nimby (not in my backyard) de certains habitants ». Déplorable. Quasi rien sur l’explosion des besoins en lithium, cobalt, nickel ou cuivre. Rien sur les conflits sociaux, environnementaux ou géopolitiques liés à leur extraction et à leur diffusion [6]. Rien sur les métaux lourds, les PCB, les déchets radioactifs, les PFAS, si ce n’est pour valoriser l’engagement des industriels (TotalEnergies dans l’exemple pris) en faveur de la phytoremédiation. Comme si les batteries, les éoliennes ou les voitures électriques apparaissaient spontanément, sans mines, sans territoires, sans populations sacrifiées. En fait de justice climatique, les cours déroulent un exposé sur les droits à polluer, les quotas carbone, dont ArcelorMittal profite d’ailleurs très largement grâce à ceux émis par l’Union Européenne. Là encore, ce qui compte n’est pas tant ce qui est dit que ce qui demeure hors champ.

A t’entendre, on est amené à penser que cette formation est téléguidée par les industriels dunkerquois. Tu as une idée là dessus ?

Je me suis intéressé à cette formation quand une copine m’a indiqué que la fac cherchait des vacataires pour des cours sur la transition écologique. Je les ai contactés avec d’autant plus d’intérêt quand j’ai vu que la formation était portée par le Centre de Développement des Compétences pour une énergie Décarbonée (le C-DéCIDé !), mis en place par des acteurs académiques, territoriaux et industriels de la région. Il s’inscrit dans le programme national « France 2030 » - le plan d’investissements de 53 milliards d’euros mis en œuvre par Emmanuel Macron en 2021 pour soutenir la souveraineté industrielle de la France (nucléaire, batteries électriques, data centers, intelligence artificielle, santé numérique, hydrogène « vert », biotechnologies, cybersécurité). La formation y tient une place importante : « France 2030 » forme les étudiants aux « Compétences et Métiers d’Avenir ».

De Lille à Amiens, de Caen à Rouen, les formations « France 2030 » se présentent clairement comme des leviers de réindustrialisation verte. L’Université de Lille dispense le module sur la transition écologique, l’Université de Picardie Jules Verne s’est spécialisée dans la santé numérique, etc. A l’ULCO - A2U [7], le projet est dirigé par Arnaud Cuisset, un chercheur du Laboratoire de Physico-Chimie de l’Atmosphère, vice-président délégué aux grands projets de l’établissement [8], lauréat en 2023 du prix « France 2030 » dans la catégorie « Coup de cœur des industries », remis par le ministre de l’économie Roland Lescure lui-même. Une forme d’auto-célébration.

Pour ne pas garder le suspense plus longtemps, sans grande surprise, les formations dispensées à l’ULCO via le projet C-DéCIDé bénéficient du soutien des industriels locaux, ArcelorMittal, Total Energies Learning Solutions, l’AFPA et la gigafactory Verkor, présentés comme d’inoffensifs « opérateurs de formation ». Le budget global du projet, décliné en 5 ans sur le littoral depuis janvier 2024, est de 16M €, la moitié fournie par l’État via l’Agence Nationale de la Recherche, l’autre moitié par le consortium associant ces industriels, l’ULCO, la Communauté urbaine de Dunkerque et la Chambre de Commerce et d’Industrie [9].

Leur « décarbo-industrie-académie » se déplie ensuite en MOOC (Massive Open Online Course), en podcasts « Sauce-décarbo », en chantiers-écoles directement dans les usines comme le DigitalLab d’ArcelorMittal, en formations à destination des enseignants du secondaire et des délégués à la formation professionnelle, et en visites de sites comme cette « expérience sensorielle » proposée par la Centrale de Gravelines. Ce programme n’est donc pas uniquement une formation des étudiants, mais l’organisation d’une chaîne complète de fabrication des futurs décarbo-travailleurs.

A Dunkerque particulièrement, le verrouillage idéologique semble parfait...

La plaquette de présentation de C-DéCIDé annonçait tout de suite l’ambition de l’université de « Faire de la côte d’Opale le territoire de référence en matière de formations à la décarbonation industrielle ». Donc de répondre aux besoins immédiats des grands industriels. Le verrouillage des discours est en effet systématique. La critique des nuisances est impossible et les pollueurs ne sont jamais présentés que comme des sauveurs de l’emploi et du climat. Je crois que la non-réception de ton livre Nord c’est noir à Dunkerque le prouve.

La décarbonation de l’industrie s’impose sans aucune mise en doute, et « Les écologistes » sont trop heureux de participer à la construction d’une « nouvelle puissance industrielle écologique », comme ils le formulent dans une récente note interne [10]. La décarbonation, comme la transition, est le cadre narratif à l’appui des implantations d’usines (EPR2, Vallée de la batterie, incubateur à hydrogène, éolien offshore, data centers, etc.). Il sert de récit mystificateur pour masquer les futures nuisances, ou la dette de la Communauté urbaine, qui a littéralement « vidé ses caisses » pour accueillir les nouvelles industries, selon la Cour des comptes.

Les liens entre universitaires, collectivités publiques, acteurs industriels et portuaires sont tels qu’on peine à distinguer ce qui relève de l’action culturelle et artistique, de la recherche et de l’enseignement supérieur, ou du marketing territorial orchestré notamment par Ecosystem D [11] et sa Fabuleuse Factory. Ça faisait un moment que je voulais regarder comment ce storytelling se traduisait dans les amphis. A l’heure où les facs sont officiellement en déficit, l’entrée des industriels dans les offres de formation était sans aucun doute un effet d’aubaine.

Cette évolution intervient au moment où, dans plusieurs grandes écoles, des étudiants destinés à intégrer les entreprises de la tech et de l’industrie dénoncent l’influence des industriels sur les formations. À Polytechnique, à Sciences Po, à Centrale Nantes ou à AgroParisTech’, certains ont critiqué la place occupée par les entreprises privées et le manque de prise en compte des enjeux environnementaux. Mais ce qui se joue à Dunkerque déplace radicalement le problème. Les industriels n’entrent plus dans l’université contre l’écologie, mais par l’écologie. La décarbonation devient le langage commun à travers lequel Industrie, État, Université et une partie du mouvement écologiste justifient désormais la réindustrialisation.

Mais que devient la liberté académique lorsque les industriels financent les formations, contribuent aux contenus pédagogiques et fournissent jusqu’aux supports audiovisuels utilisés en cours ? Une université est-elle encore un lieu de mise en débat des savoirs lorsqu’elle se voit assigner la mission de produire les compétences nécessaires à un projet technologiste déjà défini ? Voilà certaines des interrogations qui ont été au cœur des échanges avec les étudiants.

Illustration : Arcelor depuis l’avant-port, Dunkerque, 2026.

Notes

[1La page de recrutement des ingénieurs pédagogiques indique : « Nous recherchons un ingénieur pédagogique qui saura scénariser les contenus de cours existants ou accompagner la création de contenus nouveaux de formation, à destination de formats digitalisés (type MOOC) ou d’objets pédagogiques numériques. »

[2Voir Thomas Jodarewski, Deux écologies irréconciliables, La Lenteur, 2026.

[32 434 tonnes / an en 2022. Arceor est aussi premier émetteur d’oxydes de soufre de la région (5 410 tonnes / an), d’oxydes d’azote (4 375 / tonnes / an) et de CO2 (12 millions de tonnes / an pour les sites de Dunkerque et Fos-sur-mer, soit 25% du CO2 émis en France)

[4Sur cet écart entre deux visions incompatibles de l’écologie, voir Thomas Jodarewski, Deux écologies irréconciliables, La Lenteur, 2026.

[5Voir Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024.

[7Cette alliance A2U associe l’Université d’Artois, l’Université de Picardie Jules Verne et l’Université du Littoral Côte d’Opale.

[8Les contenus ont été élaborés sur la base du volontariat par plusieurs enseignants-chercheurs de l’ULCO, issus des géosciences et des sciences de l’environnement : Olivier Cohen, Laboratoire d’Océanologie et de Géosciences, Yann Landkocz, Unité de Chimie Environnementale et Interactions sur le Vivant, Michael Hermoso, Laboratoire d’Océanologie et de Géosciences, Sylvie Philippe, Laboratoire d’Océanologie et de Géosciences, Nathalie Rivenet, Département Économie-Gestion, Louinord Voltaire, Laboratoire Territoires, Villes, Environnement, Société, Catherine Rafin, Unité de Chimie Environnementale et Interactions sur le Vivant, Arnaud Cuisset, Laboratoire de Physico-Chimie de l’Atmosphère, François Delattre, Unité de Chimie Environnementale et Interactions sur le Vivant, Perla Abou Sleiman, Laboratoire d’Océanologie et de Géosciences, Laboratoire Territoires, Villes, Environnement, Société.

[11ÉcosystèmeD est le principal outil de gouvernance de la réindustrialisation décarbonée du Dunkerquois. Né de la fusion entre Dunkerque promotion et Euraénergie en 2024, ce Groupement d’Intérêt Public associe les acteurs publics et les acteurs industriels pour coordonner les projets d’implantation, d’innovation, de formation et d’attractivité du territoire. Sa vocation est clairement de contribuer à la mise en cohérence du récit local de la transition industrielle et de la fabrique populaire du consentement au désastre.